mouton a cinq pattes

En quittant autour de la cinquantaine mon CDI bien douillet, un travail stable avec un CV sans trou, j’ai rencontré un animal curieux : un mouton à 5 pattes ! Non, je ne l’ai pas vraiment rencontré, je rejoins la chasse – et ce n’est pas moi le chasseur !

Le début est simple : la quinquagénaire que je suis s’est trouvé face à un nouveau responsable bien comme il faut et il ne semblait curieusement plus apprécier mes services. Mon choix de quitter l’entreprise qui n’en était pas un, m’a ouvert un univers que je ne connaissais pas : le chômage des seniors : vous savez bien, les personnes à partir de 45 ans, bref les vieux ! En bonne détecteur d’opportunités, j’ai constaté sur ce marché un besoin urgent en mouton à 5 pattes et j’ai décidé de le devenir : différente certes, mais avec quelque chose en plus.

Ça ne devait pas être trop compliqué ! J’ai fait beaucoup de choses dans ma vie : quitter l’Allemagne, m’installer à Paris, apprendre le français, démarrer ma carrière et la poursuivre, élever des enfants, me marier, me séparer, bref une vie bien remplie, mais jamais je ne pensais vouloir devenir un mouton !

Comme toujours, je ne fais pas les choses à moitié : j’ai appris les rudiments du « personal branding » du parfait mouton à 5 pattes.

Je commençais par mon l’apparence : rendez-vous chez mon coiffeur et abonnement à M6 pour des conseils de la reine du shopping : entre une morphologie en 8, en H, en V, en A, j’ai finalement opté pour une morphologie avec « quelques rondeurs » qui est flattée par des matières fluides pas trop près du corps. Le maquillage « nude » complétait mon parfait look pour ma nouvelle vie de mouton à 5 pattes. Je suis devenue conseillère en image.

Pour transmettre ce travail à l’éternité, j’ai opté ensuite pour une séance photo shooting avec un photographe professionnel aux alentours de la Bibliothèque François Mittérand, le parfait décor pro ! Des allures de star et quelques 200 photos plus tard, j’en ai gardé deux, un bon ratio. Et voici mon nouveau métier de mannequin.

La suite était le CV : oh là là !!! Une tâche qui ne s’improvise pas : un CV d’une page (euhhh à 50 ans c’est rude), à deux pages, sans limite de pages (oui en Allemagne le CV est un roman), en français, allemand, anglais, en noir et blanc, avec une couleur, avec quelle police de caractère (oui le Garamond a définitivement remplacé le Times New Roman) ! Et un moment j’ai dit STOP et j’ai opté pour un modèle qui me correspond et qui peut s’adapter au moment venu. Je suis devenue une graphiste chevronnée.

Et maintenant le contenu : les mots clés, les compétences, les réalisations. Quelques ateliers plus tard, mon CV était complet et je savais enfin que nooooon, à 50 ans on ne met pas son âge sur un CV, ça ne se fait pas !!! Il faut compter sur le fait que les chasseurs ne sachent pas compter : je pourrais bien avoir 30 ans non ? Même si j’ai fait mon bac en 1984 ???
Ensuite je me suis attaquée au pitch, à la présentation ascenseur (et oui, je vais rencontrer un chasseur dans un ascenseur), la présentation de 3 minutes, le mini-cv et l’offre de service ! Heureusement j’avais déjà mon CV, mais attention, on ne parle plus du CV, on oublie le CV et on recommence ! Oui maintenant je connais la différence entre l’offre de service et CV. C’était un chemin long et parfois j’étais confuse, mais je pense que c’est normal pour ce nouveau métier que je viens d’apprendre : consultante en carrière !

Ah oui, j’allais oublier : il fallait être prête pour les moments de networking, j’ai travaillé ma gestuelle, ma voix, mon regard, mon attitude, mon ouverture vers les autres, heureusement j’ai une prof de chant et une amie comédienne, bref, je suis devenue actrice !

Et pas seulement le networking réel devait être soignée : le networking virtuel devenait incontournable. Encore quelques ateliers plus tard, je suis devenue une pro de LinkedIn (en trois langues), Viadeo, Xing et j’ai enfin sur mes profils des recommandations de personnes avec qui j’ai travaillé et qui ont apprécié le faire. Je suis devenue une pro de la communication.
Avec mes nouveaux métiers de conseillère en image, mannequin, graphiste, consultante, actrice et pro de la communication j’ai enfin pu me mettre en état d’être chassée ! J’étais prête !

Et là, le choc : je ne peux pas devenir un mouton à 5 pattes ! Il n’existe pas ! Il n’existe dans aucune entreprise.

Je me ballade à Saint Lazare une belle journée d’automne et je déjeune avec une amie. Autour de nous des gens NORMAUX : aucun mouton à 5 pattes ! Pourtant ils travaillent tous ! Aucun n’avait l’air d’être capable de remplir un cahier de charges digne d’une « wish list » pour le père Noël !

Et moi ? Avec tous les métiers que j’avais appris depuis des semaines et des mois, j’allais rejoindre à nouveau le rang des personnes NORMALES ?! Je n’allais pas « développer et négocier avec mes clients, dont j’aurais la responsabilité complète, des démarches et projets d’amélioration des processus supply chain contribuant au développement de la rentabilité de la catégorie, à l’efficience des flux logistiques, à la réduction de l’empreinte carbone, les conditions générales de ventes (trade terms) et les pénalités et litiges qui y sont liés. » ?? Je n’allais pas faire tout ça ? Quel dommage ! J’allais prendre une pause déjeuner avec une amie et lui confier que le projet que j’avais commencé il y a un an était au point mort ? Que le budget qui y était passé était perdu à jamais ? Qu’il fallait mettre tout ça sous le tapis et attendre que le nouveau responsable arrive pour ne surtout PAS lui en parler ? Pour qu’il puisse commencer dans deux-trois mois exactement le même projet voué à l’échec ?

Oui j’ai appris des nouveaux métiers, je suis devenue experte, j’ai croisé des centaines de personnes comme moi qui essaient de franchir la barrière invisible qui se dresse entre les gens NORMAUX et les moutons à 5 pattes qui n’existent pas, donc je n’existe pas ???

Si j’existe : j’ai un métier que j’ai exercé depuis des années et que j’aime bien : je suis Experte en Administration des Ventes centrée sur la relation Client. Oui j’aime le client, celui qui nous paie les factures, qui fait qu’on ait à la fin du mois un peu de sous sur notre compte pour pouvoir vivre dignement.

 

15 réponses sur « Le mouton à 5 pattes »

  1. Ne pas oublier les qualités de cette chimère : Humour, patience, adaptabilité, réactivité sans omettre volonté, enthousiasme, disponibilité… la liste est longue mais le courage est fondamental.
    Bien à vous, une consoeur

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  2. Je vais être perçue comme défaitiste. Après l envoi de centaines de cv envoyes, d un networking avisé et des entretiens bien passées mais qui n aboutissent pas…J assume mon ‘ras le bol . J ai l amer constat que malgré les efforts constants pour passer pour optimiste et battante et plein d humour… tout tient à un fil… On donne l impression que nous ne sommes pas ‘faciles’ à gérer comme de juniors et qu on risque de couter cher par rapport à notre expérience même si on reste ouvertes à des salaires juste au-dessous du smic…Les ‘à priori’ ont la vie dure dans le monde du travail… donc à mes yeux il reste juste le ‘coup de bol’ ou ‘culo’ si je parle dans ma langue maternelle.. Car oui… Être étrangère et femme ‘senior’ ne facilite pas la tâche. D’où ma curiosité et mon envie d en savoir plus de la part de qqun avec un profil ‘similaire’.

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    1. En effet, j’avais envie d’écrire cela pour partager avec d’autres. C’est important de ne pas se sentir seul ! Aujourd’hui je me dis, si quelqu’un ne veux pas m’embaucher, ils ne savent pas ce qu’ils ratent, et je le pense sincèrement !

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      1. Vous avez probablement raison même si personnellement je commence à arriver à un stade de peur du refus. Je suis arrivée à paris comme vu il y a plus de 20 ans avec la ‘gnaque’. Mes efforts ont paye à l epoque, mais la vie en a décidé autrement ensuite. Je lance peut être un débat stérile, mais je ressens que le fait d avoir un accent pèse d une certain façon sur le choix finale. Les temps sont durs pour tout le monde alors pourquoi choisir qq un qui n as pas de passeport français ? Le jt parle de la peur des gens… De l envie de proteger son jardin…Ben, moi cette ‘peur’ je la ressens aussi lors d une entretien. Mais je répète . Vous avez raison. ‘ qui ne m aime pas, ne me mérite pas’ … Il ne faut pas baisser le bras.

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      2. L’important est de faire un atout d’un semblant de handicap : si on a un accent c’est parce qu’on parle d’autres langues ! Tout le monde ne peut pas dire ça … bonne chance et je suis sure qu’on va s’en sortir la tête haute !

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      3. Bonjour
        Je suis passee par là. Ex resp. Administration des ventes pour une filiale de Elf. 17 ans de carrière. A 50 ans chômage…j’ai parcouru toutes ces étapes que vous décrivez et je n entrais dans aucune case car javais compris que le SEUL moyen de travailler était dans un secteur où mon âge serait mon atout ! Et non mon expérience… Tout repenser.
        Jai décroché un poste de resp. Commerciale pour une clientèle de personnes âgées.
        J’ai appris un nouveau travail. Le jour où j’ai réalisé cela 3 mois après j’avais un CDI.
        Dans tous les cabinets où je suis passée personne ne m’a conseillée cela. Il fallait y penser !! Bonne chance.
        Isabelle

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  3. Le récit et l’humour dans notre langue mérite de vous attribuer une qualité ou une compétence supplémentaire.
    Un mouton à 5 pattes est à l’origine une anomalie génétique.
    Je vous invite à relire votre 1er paragraphe et à aller chasser sur les terres du Salon de l’Agriculture. Muni de votre CV et accompagnée de votre personnalité , vous allez trouver l’entreprise imparfaite.
    Il y a un conseil que vous avez omis de citer fait aux seniors : créer votre job ou votre entreprise !
    Belles rencontres à venir

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  4. Bonjour,

    Je viens de vous lire … votre humour est contagieux, et la façon que vous avez de présentez votre parcours m’a littéralement fait sourire et remémorer le mien qui est exactement le même.

    Je suis assistante de direction ; j’aime ce métier, et je n’ai pas forcément envie d’en changer.
    Le mouton à 5 pattes, je l’ai pratiqué, … et continue malheureusement.

    Merci pour ce témoignage

    .

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  5. On comprend maintenant pourquoi la France s enfonce, elle est dirigée par des incapables qui gèrent des millions et des milliards… de deficits, qui sont comblés par des impôts supplémentaires. Dans les grosses entreprises c est la même chose, ce n est pas la capacité qui prime, mais les qualités politiques. Quant aux recruteurs, ce sont des gens inutiles qui se croient indispensables. Ils ne font que profiter du système sans avoir aucun compétence. L équation est simple puisqu il y a de moins en moins de travail et de plus en plus de chômeurs ce sont simplement de petits aiguilleurs qui trient le courier…en France a 40ans je me suis entendu dire que je commençais à être vieux, alors je me suis vendu beaucoup plus cher à l étranger. En France on vous demande vos diplômes sans regarder ce que vous avez fait ou ce que vous savez faire… ensuite ce n est pas grave, les sous fifres prendront la responsabilité des échecs. En Angleterre on vous demande ce que vous savez faire, on vpeut us met au travail et si ça ne fonctionne pas car vous avez menti, on vous met dehors. Quel triste pays dirigé par des incapables qui donnent des leçons de morale…

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  6. Bonjour à tous,
    j’ai beaucoup apprécié la description du parcours du combattant des temps modernes ! Avec humour mais aussi tellement de perspicacité et de maîtrise de notre langue française, un grand bravo à vous Anna pour cet article pertinent. Je suis dans la même tranche d’âge que vous et j’ai rencontré ce type de difficultés lors de mes expatriations. Effectivement, le phénomène semble assez répandu, on les préfère plus jeunes et si possible du terroir (je parle pour le pays qui était ma terre d’accueil jusqu’en septembre) et ceci malgré une reconversion professionnelle avec retour à l’Université pour un nouveau parcours complet. Finalement, j’ai opté pour un retour en France où le marché du travail est moins dynamique, mais cette décision m’a donné l’impulsion nécessaire pour un nouveau départ et j’ai créé mon emploi. Une certaine précarité persiste pour l’instant cependant et n’est gérable que si l’on est en couple.
    Je fais appel tous les jours à mon expérience personnelle de la vie, mes rencontres avec d’autres cultures, mes voyages, mes propres questionnements, ma ténacité. L’âge est un atout certain, il ne faut pas le mépriser. La tranche sénior correspond à celle qui a vu, a connu, a analysé, a rencontré, a éprouvé…Je persiste à croire en l’importance de la présence des séniors dans le monde actif.
    Enfin, pour rebondir une dernière fois sur la description du parcours d’Anna, en la lisant nous avons le sentiment que le chercheur d’emploi est chosifié de nos jours, victime d’un « packaging du chômeur » poussé à son extrême, façon pot de yaourt.
    Un conseil, on ne peut pas plaire à tout le monde, alors restez vous-même !
    Bon vent à tous,
    Anne

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